Les entreprises industrielles françaises cédées aux américains depuis 2015
En novembre 2015, General Electric bouclait le rachat de la branche énergie d'Alstom pour 12,35 milliards d'euros, soit 70% du chiffre d'affaires du groupe et 65 000 emplois dont 9 000 en France. Dix ans plus tard, la liste s'est allongée : Souriau, Latécoère, Exxelia, Opella. Ce dossier établit l'inventaire des entreprises industrielles françaises passées sous contrôle américain depuis 2015, ce que chaque opération a emporté de savoir-faire, et ce que le contrôle des investissements étrangers a réellement retenu.
Dix ans, une doctrine écrite, un dispositif renforcé : et pourtant la liste continue de s'allonger, opération par opération.
Le rachat d'Alstom énergie n'est pas seulement la plus grosse cession industrielle française de la décennie, c'est celle qui a fourni la grille de lecture de toutes les suivantes. Une entreprise fragilisée, un actionnaire de référence pressé de sortir, une procédure judiciaire américaine en arrière-plan, un seul acquéreur crédible, et un État qui découvre l'opération par la presse avant de l'autoriser.
Ce schéma s'est reproduit à des échelles plus modestes mais pas moins stratégiques. Souriau, connecticien pour l'aéronautique de défense fondé en 1917, est passé sous contrôle d'Eaton en janvier 2020 pour 920 millions de dollars. Latécoère, partenaire de rang un d'Airbus et de Dassault, est passé sous contrôle du fonds américain Searchlight fin 2019. Exxelia, qui équipe le Rafale, les sous-marins Barracuda et Ariane, a été racheté par Heico pour 453 millions d'euros en janvier 2023.
Chacune de ces opérations a été examinée, discutée, parfois débattue au Parlement, et chacune a été autorisée. Le délégué général pour l'armement a lui-même expliqué, à propos d'Exxelia, qu'aucune offre française n'avait été trouvée à la hauteur. C'est l'aveu central de ce dossier : le problème n'est pas d'abord le contrôle, c'est l'absence d'acquéreur national.
Ce dossier ne dresse donc pas un réquisitoire, il dresse un inventaire et en tire une méthode. Quelles entreprises, quels savoir-faire, quels programmes de défense dépendent désormais d'une société de droit américain, quelles conditions ont été imposées, et lesquelles ont été tenues dans la durée.
opérations de cession vers des acquéreurs américains entre 2015 et 2025
milliards d'euros de valeur cumulée d'actifs cédés sur la période
emplois concernés en France au moment des opérations
Le contrôle n'a jamais été aussi actif, ni les cessions aussi nombreuses : le filtre fonctionne, il ne remplace pas une politique industrielle.
Le dispositif français de contrôle des investissements étrangers s'est considérablement musclé depuis 2015. Le Trésor a instruit 392 dossiers en 2024, contre 309 en 2023 et une centaine par an il y a dix ans. La France impose des conditions à 54% de ses autorisations, contre 44% l'année précédente, ce qui en fait le régime le plus exigeant d'Europe sur ce point. Le reproche d'une France naïve n'est plus fondé.
Le résultat, lui, reste modeste. Six investissements seulement ont été refusés entre 2022 et 2024, et 65% des investisseurs concernés en 2024 venaient de pays tiers, au premier rang desquels les États-Unis. Le filtre ralentit, encadre et conditionne, mais il bloque très rarement, parce qu'un refus laisse l'entreprise cible sans repreneur.
Le cas Exxelia l'illustre sans détour. L'État a obtenu une action spécifique, des engagements de compartimentation et des conditions illimitées dans le temps, ce qui est un bon accord au regard du droit. Il a néanmoins dû constater qu'aucune offre française n'était à la hauteur. Quand l'alternative à la cession est la disparition, le contrôle négocie des garanties, il ne choisit pas l'actionnaire.
Ce constat déplace le problème. Un dispositif de filtrage est un instrument de police économique, pas un instrument de financement. Il peut empêcher une opération, il ne peut pas faire apparaître un acquéreur français capable de payer 453 millions d'euros pour un fabricant de composants passifs. Tant que ce chaînon manque, chaque dossier se conclura de la même façon.
L'absence de capital patient, la valorisation par l'acheteur stratégique et l'attrition des rangs 2 et 3 : trois logiques qui désignent toujours le même gagnant.
Les cessions ne se ressemblent pas par hasard. Une entreprise de taille intermédiaire, détenue par un fonds arrivé au terme de son cycle, sur un marché de niche à forte barrière technique : c'est le profil qui revient d'Alstom à Exxelia, avec des ordres de grandeur différents mais une mécanique identique.
Trois mécanismes produisent ce résultat, et ils sont économiques avant d'être politiques. Aucun ne suppose une stratégie américaine de captation : il suffit que l'acheteur américain soit, à chaque fois, le seul à pouvoir payer le prix et à connaître le métier.
Ils agissent en chaîne. L'actionnaire financier doit sortir, le marché français n'offre pas de relève capitalistique, l'acquéreur industriel étranger valorise les synergies plus haut que n'importe quel fonds, et l'État arrive en fin de processus avec pour seul levier l'autorisation. À ce stade, il ne reste que des conditions à négocier.
01L'absence de capital patient de taille intermédiaire
la France dispose de fonds souverains et de grands groupes, mais très peu de véhicules capables d'immobiliser 300 à 800 millions d'euros sur quinze ans dans un équipementier de défense. C'est exactement la tranche où se situent Souriau, Exxelia et Latécoère.
02La prime de l'acheteur stratégique
un industriel américain valorise la cible à hauteur des synergies qu'il en tirera sur son propre catalogue mondial, là où un repreneur français ne valorise que les flux futurs. L'écart de prix est structurel, il ne se comble pas par la persuasion.
03L'attrition silencieuse des rangs 2 et 3
l'attention politique se porte sur les têtes de filière cotées, alors que la dépendance se joue chez les fournisseurs de composants, souvent non cotés et sous les seuils médiatiques. Une filière ne se perd pas d'un coup, elle se perd par le bas.
Inventorier, financer, contrôler dans la durée : trois mesures pour cesser d'arriver en fin de processus avec un seul levier.
Renforcer encore le filtre ne changera pas l'issue des prochains dossiers. Le régime français est déjà parmi les plus exigeants d'Europe, et l'année 2024 l'a confirmé avec 54% d'autorisations conditionnées. Ce qui manque n'est pas le pouvoir de dire non, c'est la capacité de proposer autre chose.
La question se pose donc en amont, deux à trois ans avant la mise en vente, au moment où un fonds entre dans sa dernière année de détention. C'est à ce moment qu'un acquéreur national peut se préparer, et c'est précisément le moment où l'État n'est pas informé.
Les trois mesures qui suivent sont classées par ordre de faisabilité. La première est un travail d'inventaire réalisable en un an. La deuxième suppose un véhicule financier et donc un arbitrage budgétaire. La troisième est la moins coûteuse et la plus négligée : vérifier que les engagements déjà obtenus sont tenus.
I.Publier l'inventaire des entreprises stratégiques passées sous contrôle étranger depuis 2015
établir et rendre public, entreprise par entreprise, le savoir-faire concerné, les programmes de défense dépendants et les conditions imposées. Ce qui n'est pas recensé ne peut pas être défendu.
II.Créer un véhicule de capital patient dédié aux rangs 2 et 3
doter un fonds, adossé à Bpifrance et aux grands donneurs d'ordre de la base industrielle de défense, capable d'intervenir sur des tickets de 300 à 800 millions d'euros avec un horizon de quinze ans. C'est le chaînon absent de tous les dossiers récents.
III.Contrôler l'exécution des conditions dans la durée
publier chaque année un bilan anonymisé du respect des engagements pris par les acquéreurs, et sanctionner les manquements. Une condition illimitée dans le temps sans vérification périodique n'est qu'une clause de communication.