Enseigner les exploits français au collège et au lycée : une pédagogie de la fierté
La France compte treize lauréats de la médaille Fields sur cinquante-cinq attribuées, ce qui la place au premier rang mondial à égalité avec les États-Unis. Un élève de collège dispose d'environ une heure trente d'histoire par semaine, et il est peu probable qu'aucune de ces heures ne mentionne un seul de ces treize noms. Ce dossier ne demande pas d'ajouter une matière, mais examine pourquoi un pays qui a produit une somme considérable de réussites scientifiques, techniques et industrielles ne les enseigne quasiment pas, et ce que cette absence produit.
Un pays transmet ce qu'il considère comme important : la France enseigne ses drames et ses débats, presque jamais ce qu'elle a construit.
L'enseignement de l'histoire en France repose sur un volume horaire contraint et parfaitement identifiable. Au collège, l'histoire-géographie et l'enseignement moral et civique disposent d'environ trois heures hebdomadaires sur vingt-six heures d'enseignement, soit approximativement une heure trente d'histoire par semaine. Au lycée, les programmes sont conçus pour être traités en trente-six à trente-neuf heures annuelles. Ce n'est pas peu, ce n'est pas beaucoup, et surtout c'est fixe.
Dans ce volume, la répartition est le véritable sujet. Les programmes privilégient l'histoire politique, sociale et mémorielle, ce qui répond à une finalité civique explicitement assumée par l'Éducation nationale : former un citoyen éclairé, capable d'esprit critique. Cette finalité est légitime. Elle laisse en revanche presque entièrement de côté l'histoire des sciences, des techniques et de l'industrie.
Le résultat est un déséquilibre singulier. Un élève français termine sa scolarité obligatoire en ayant étudié plusieurs fois les guerres, les régimes et les débats de mémoire, sans avoir jamais entendu parler de Vaucanson, de Sadi Carnot, de Georges Claude ou de l'aventure industrielle qui a produit le TGV, Ariane ou le parc nucléaire. Ces réussites ne sont pas contestées : elles ne sont simplement pas au programme.
L'enjeu n'est pas décoratif. Une société transmet à ses enfants une représentation de ce qui est possible. Si l'histoire nationale enseignée se compose de conflits, de fautes et de controverses, l'élève en tire une conclusion implicite sur ce que son pays sait faire. Enseigner les exploits français ne relève pas du roman national, cela relève de l'exactitude : ces faits ont eu lieu, et ils sont absents.
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Ce n'est pas une question d'heures mais de hiérarchie : dans un programme saturé, ce qui n'est pas évalué n'est pas enseigné.
Le premier réflexe, réclamer davantage d'heures d'histoire, se heurte à une réalité simple : le volume hebdomadaire du collège est plein et chaque discipline défend légitimement le sien. Toute demande d'heures supplémentaires se traduit mécaniquement par un retrait ailleurs. La question doit donc être posée autrement : à volume constant, que choisit-on de traiter ?
Dans un programme dense, l'arbitrage réel est rendu par l'évaluation. Un professeur qui dispose de trente-six heures pour couvrir un programme entier traite en priorité ce qui tombe au brevet ou au baccalauréat. L'histoire des sciences et des techniques, qui n'est pratiquement jamais évaluée, devient la variable d'ajustement naturelle. Le problème n'est pas la mauvaise volonté des enseignants, c'est la structure de l'examen.
S'ajoute une frontière disciplinaire qui n'a jamais été franchie. L'histoire des découvertes françaises n'appartient à personne : le professeur d'histoire la considère comme scientifique, le professeur de physique comme historique. Faute de titulaire, elle disparaît de l'espace scolaire, alors même qu'elle constitue le point de rencontre le plus naturel entre les deux matières.
Enfin, une prudence légitime pèse sur le sujet. Enseigner les réussites nationales expose au soupçon de célébration, et le débat français sur le roman national a rendu l'institution circonspecte. Cette prudence a produit une asymétrie que personne n'a décidée : les zones sombres de l'histoire nationale sont enseignées avec rigueur, les réussites ne sont pas enseignées du tout. Une histoire complète suppose les deux.
L'évaluation qui commande le programme, l'absence de discipline propriétaire, la crainte de la célébration : trois raisons pour lesquelles l'exploit français n'entre pas en classe.
Trois mécanismes expliquent une absence que personne n'a voulue. Ils sont institutionnels, ce qui signifie qu'ils se corrigent par des décisions techniques et non par un débat sur l'identité nationale.
Ils agissent en séquence. L'évaluation détermine ce qui est effectivement traité en classe. La répartition disciplinaire détermine qui pourrait le traiter. Et la prudence institutionnelle détermine si quelqu'un ose le proposer. Il suffit qu'un seul des trois bloque pour que le sujet reste dehors.
Le cas de l'histoire des sciences est éclairant à cet égard, parce qu'il ne présente aucune difficulté politique. Personne ne conteste que Pasteur, les Curie ou Carnot aient existé ni que leurs travaux aient changé le monde. Leur absence des programmes ne s'explique donc par aucune controverse : elle s'explique entièrement par des mécanismes d'organisation scolaire.
01L'évaluation commande le programme réel
dans un horaire saturé, un enseignant traite en priorité ce qui sera évalué au brevet et au baccalauréat. Tant que l'histoire des sciences, des techniques et de l'industrie n'apparaît pas dans les sujets d'examen, elle restera la première variable d'ajustement, quelle que soit sa présence formelle dans les textes.
02Aucune discipline n'en est propriétaire
l'histoire des réalisations françaises se situe à la frontière entre l'histoire, les sciences et la technologie. Faute d'être rattachée explicitement à une discipline, avec des repères et des attendus identifiés, elle n'est prise en charge par aucune et n'apparaît dans aucune progression annuelle.
03La crainte de la célébration
le débat français sur le roman national a rendu l'institution prudente dès qu'il s'agit de réussites nationales. Cette prudence, justifiée sur le terrain politique, a débordé sur le terrain scientifique et industriel où elle n'a aucun objet, et y a produit un silence dont personne ne revendique la responsabilité.
Des repères obligatoires, une évaluation qui les rende réels, un ancrage territorial : trois mesures à horaire constant.
Aucune des mesures ci-dessous ne demande une heure supplémentaire, ne crée une discipline nouvelle ni ne touche à l'équilibre des programmes existants. Elles portent sur le contenu des repères, sur les sujets d'examen et sur l'usage du territoire comme ressource pédagogique.
Elles supposent en revanche une clarification de doctrine. Enseigner ce que le pays a construit n'est pas un acte de propagande, c'est la restitution de faits avérés, au même titre que l'enseignement de ses fautes. Une histoire qui ne transmet que les secondes ne donne pas une image critique du pays, elle en donne une image incomplète.
La troisième mesure est la moins coûteuse et probablement la plus efficace. Chaque académie compte des sites industriels, des laboratoires et des musées techniques qui documentent une réussite française concrète. Ils sont à quelques kilomètres des établissements et ne sont pratiquement pas utilisés.
I.Inscrire des repères obligatoires de réussite scientifique et industrielle
intégrer aux programmes d'histoire du collège et du lycée une liste courte de repères explicites, découvertes, inventions, grands programmes industriels, au même titre que les repères chronologiques politiques déjà exigibles. Une dizaine de repères suffit à changer ce qui est traité en classe.
II.Rendre ces repères évaluables au brevet et au baccalauréat
faire figurer explicitement l'histoire des sciences, des techniques et de l'industrie dans le champ des sujets d'examen. Tant que cette étape n'est pas franchie, toute inscription au programme restera formelle et sans effet sur les heures réellement enseignées.
III.Adosser l'enseignement au territoire
rendre systématique, au cours du cycle 4, une étude de cas portant sur une réussite scientifique ou industrielle située dans l'académie de l'élève, appuyée sur une visite ou une rencontre. Un exploit devient transmissible quand il cesse d'être abstrait, et chaque académie dispose déjà des sites nécessaires.