Étendre le nucléaire aux outre-mer : coûts et faisabilité territoire par territoire
369 euros le mégawattheure : c'est ce que coûte en moyenne la production d'électricité dans les zones non interconnectées en 2025, contre une soixantaine d'euros pour le parc nucléaire hexagonal. La péréquation tarifaire efface cet écart sur la facture des ultramarins et le reporte sur la collectivité, à hauteur de 3,25 milliards d'euros en 2026. Ce dossier pose la question que le mécanisme de compensation permet de ne jamais poser : le nucléaire de petite puissance est-il une réponse, et pour quels territoires ?
Un tarif identique partout, des coûts de production six fois supérieurs : la péréquation protège le consommateur et anesthésie la décision.
La France applique outre-mer un principe simple et juste : où qu'il habite, un consommateur paie l'électricité au même tarif réglementé. Ce principe de péréquation vaut pour la Guadeloupe, la Martinique, La Réunion, la Guyane, Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon, Wallis-et-Futuna, la Corse et les îles du Ponant, tous classés zones non interconnectées au réseau hexagonal. La Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française, compétentes en matière d'énergie, en sont exclues.
Ce qui est juste sur la facture est coûteux sur le budget. Produire de l'électricité sur un réseau insulaire de quelques centaines de mégawatts, sans interconnexion, avec du fioul et du charbon importés, revient en moyenne à 369 euros le mégawattheure en 2025 selon la Commission de régulation de l'énergie. L'écart avec le coût de production est comblé par les charges de service public de l'énergie, financées par une part de l'accise sur l'électricité.
La conséquence est politique autant que financière. Parce que le surcoût n'apparaît nulle part sur la facture du Guadeloupéen ou du Réunionnais, il ne crée aucune pression de la demande. Parce qu'il est noyé dans un agrégat national de plusieurs milliards, il ne crée aucune pression du contribuable. Un mécanisme conçu pour garantir l'égalité produit donc un effet second : il rend indolore une dépendance énergétique totale.
Ce dossier prend la question par l'autre bout. Il ne demande pas si le nucléaire est souhaitable en général, mais si, territoire par territoire, la taille du réseau, la courbe de charge, le foncier disponible, le risque sismique ou cyclonique et le cadre juridique autorisent une centrale de petite puissance. La réponse n'est pas la même en Guyane, à La Réunion et à Mayotte, et c'est précisément pourquoi le débat national, mené en bloc, ne produit rien.
opérations de cession vers des acquéreurs américains entre 2015 et 2025
milliards d'euros de valeur cumulée d'actifs cédés sur la période
emplois concernés en France au moment des opérations
Des réseaux trop petits pour le réacteur, trop grands pour le tout renouvelable : l'outre-mer est pris entre deux échelles.
Le premier obstacle n'est ni politique ni juridique, il est dimensionnel. La Guadeloupe a atteint une pointe de 246 mégawatts, la Martinique 223 mégawatts, la Guyane littorale 145 mégawatts. La Réunion, plus grand système ultramarin, dispose d'une capacité installée totale de 563 mégawatts. Une centrale Nuward de 340 mégawatts représenterait, sur la plupart de ces réseaux, entre la moitié et la totalité de la demande de pointe.
Or un réseau isolé ne supporte pas qu'un seul groupe pèse autant. La règle de dimensionnement impose de pouvoir perdre la plus grosse unité sans effondrement, ce qui suppose une réserve équivalente. Installer 340 mégawatts nucléaires à la Martinique reviendrait à conserver l'intégralité du parc thermique existant en secours, donc à payer deux fois. Le seul module de 170 mégawatts reste déjà au-dessus du seuil de prudence pour la Guyane.
La trajectoire renouvelable, de son côté, progresse mais ne ferme pas l'équation. La biomasse, l'hydraulique, la géothermie et le photovoltaïque avec stockage couvrent une part croissante du mix ultramarin, et la CRE constate que les nouveaux moyens mis en service en Guyane et à La Réunion substituent effectivement du thermique fossile. Mais la pointe du soir, l'aléa cyclonique et la contrainte foncière maintiennent partout un socle pilotable fossile.
S'ajoute une asymétrie institutionnelle rarement dite. Les deux territoires où la question nucléaire est ouvertement posée, la Nouvelle-Calédonie pour l'électro-intensif du nickel et la Polynésie française, sont précisément ceux qui ne relèvent pas des ZNI et exercent leur propre compétence énergétique. L'État y finance moins et décide moins, alors que le sujet y est plus mûr qu'ailleurs.
Le seuil de puissance, l'absence de débat local et la compensation automatique : trois mécanismes qui gardent le dossier fermé.
L'absence de nucléaire ultramarin n'est pas le résultat d'un arbitrage documenté puis rendu. Aucun rapport public ne compare, territoire par territoire, le coût actualisé d'un petit réacteur à celui du fioul subventionné sur quarante ans. Le dossier n'a pas été tranché : il n'a pas été instruit.
Trois mécanismes expliquent cette non-instruction, et ils opèrent à des niveaux différents : l'un est technique, l'un est démocratique, l'un est budgétaire. Aucun ne renvoie à une hostilité de principe au nucléaire, ce qui explique que le sujet ne progresse pas même quand la volonté politique existe.
Ils se renforcent l'un l'autre. Tant que la gamme industrielle ne descend pas sous cent mégawatts, aucun territoire ne peut formuler une demande crédible. Tant qu'aucune demande locale ne s'exprime, l'État n'a aucune raison d'ouvrir le dossier. Et tant que la péréquation absorbe le surcoût fossile sans le rendre visible, personne n'a intérêt à en changer.
01Le seuil de puissance industriel
la filière française a conçu Nuward pour des modules de 170 mégawatts, calibrés sur le remplacement de centrales à charbon européennes. Aucun produit français n'est aujourd'hui dimensionné pour un réseau insulaire de 150 à 250 mégawatts de pointe, où la bonne maille serait le microréacteur.
02L'absence de saisine locale
les programmations pluriannuelles de l'énergie ultramarines sont élaborées avec les collectivités, mais aucune n'a jamais été invitée à se prononcer sur une option nucléaire chiffrée. Un choix qu'on ne présente pas ne peut être ni accepté ni refusé : il est simplement absent du débat.
03La compensation automatique du fossile
les charges de service public couvrent chaque année l'écart entre le coût réel et le tarif péréqué, sans plafond ni clause de revoyure sur le mix. Le fioul est donc financé par un guichet permanent, quand une alternative capitalistique devrait être arbitrée ligne à ligne.
Chiffrer, calibrer, consulter : trois étapes pour transformer un tabou implicite en décision assumée, territoire par territoire.
Aucun programme nucléaire ultramarin n'existe à ce jour, et ce dossier ne plaide pas pour en lancer un par principe. Il plaide pour que la question soit instruite avec la même rigueur que n'importe quel investissement de réseau, ce qui n'a jamais été fait.
La comparaison utile n'est pas entre le nucléaire et le renouvelable, mais entre trois trajectoires sur quarante ans : le maintien d'un socle fossile compensé, un tout renouvelable massivement stocké, et un socle nucléaire de petite puissance adossé aux renouvelables. Tant que ces trois trajectoires ne sont pas chiffrées dans le même document, le débat reste une affaire d'opinions.
Les trois mesures qui suivent sont classées par ordre de faisabilité. La première relève d'une commande d'étude et peut être engagée en six mois. La dernière suppose un débat public territorial, donc du temps politique et un portage local.
I.Publier un coût complet par territoire
demander à la CRE et à EDF SEI une comparaison actualisée sur quarante ans, pour chaque ZNI, entre le socle fossile compensé, le tout renouvelable stocké et un socle nucléaire de petite puissance. Sans ce document, aucune collectivité ne peut se prononcer.
II.Calibrer une gamme adaptée aux réseaux insulaires
orienter une part du soutien France 2030 vers des microréacteurs de 20 à 80 mégawatts, seule maille compatible avec des pointes de 145 à 250 mégawatts. La contrainte de dimensionnement doit précéder le choix technologique, et non l'inverse.
III.Ouvrir un débat public dans chaque territoire concerné
inscrire l'option nucléaire, chiffrée et bornée, dans la prochaine révision des programmations pluriannuelles de l'énergie ultramarines, et associer la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française à titre de partenaires malgré leur compétence propre.