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La souveraineté n'est pas le repli : c'est la capacité de choisir

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2026-09-21
Dossier · Souveraineté digitale

L'État achète-t-il français : audit de la commande publique digitale

La commande publique française pèse environ 400 milliards d'euros par an, soit près de 14% du PIB. C'est le premier levier industriel dont dispose l'État, et dans le numérique il joue contre lui : en 2025, 79% des dépenses de logiciels passées par la centrale d'achat public sont allées à des éditeurs américains. Ce dossier reconstitue ce que l'État achète, à qui, et pourquoi les règles qu'il s'est données le conduisent à financer ses propres dépendances.

01Introduction

Le premier client du pays finance ses concurrents : la commande publique numérique n'est pas neutre, elle est structurellement orientée vers l'extérieur.

Un État qui achète pour 400 milliards d'euros par an ne fait pas que consommer, il fabrique un marché. Chaque euro de commande publique désigne un fournisseur, consolide une référence commerciale et finance un cycle de développement. Les géants américains du numérique le savent : ils ont grandi sur les marchés fédéraux avant de conquérir le monde. La commande publique est un instrument de politique industrielle qui ne dit pas son nom.

En France, cet instrument fonctionne à l'envers dans le numérique. Les travaux parlementaires menés au Sénat en 2025 puis à l'Assemblée nationale en 2026 ont établi, à partir des données de l'UGAP, que près de huit euros sur dix dépensés en logiciels par les administrations vont à des éditeurs américains. La dépendance ne se limite pas aux logiciels bureautiques : elle couvre les systèmes d'exploitation, le stockage, l'hébergement et les outils collaboratifs.

Le montant est connu et il augmente. Les députés l'estiment à environ 1,5 milliard d'euros par an, en croissance de 20% en valeur sur un an. Ils estiment par ailleurs qu'environ un milliard serait substituable par des solutions ouvertes ou européennes. Autrement dit, l'essentiel de la dépendance n'est pas techniquement inévitable, elle est le résultat d'une suite de décisions d'achat.

La question de ce dossier n'est donc pas de savoir s'il existe des alternatives françaises ou européennes. Il en existe. Elle est de comprendre pourquoi un acheteur public qui dispose d'alternatives, d'une doctrine officielle de souveraineté numérique et d'un cadre juridique renforcé continue, année après année, à choisir les mêmes fournisseurs.

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opérations de cession vers des acquéreurs américains entre 2015 et 2025

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milliards d'euros de valeur cumulée d'actifs cédés sur la période

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emplois concernés en France au moment des opérations

02Constat

Une doctrine écrite, des outils construits, des lois votées, et rien qui change : l'inertie de l'achat public est plus forte que la stratégie de l'État.

L'État n'a pas ignoré le problème, il l'a documenté. Une stratégie de souveraineté numérique a été présentée en Conseil des ministres en juin 2025, structurée autour de la cartographie des dépendances, de la protection des données par la qualification SecNumCloud, du soutien à l'écosystème européen et de la priorité au logiciel libre. Sur le papier, la doctrine est complète.

Les outils existent aussi. Deux clouds souverains ont été développés par l'État, Nubo pour les Finances et Pi pour l'Intérieur, pour un coût total d'environ 55 millions d'euros, à comparer aux trois milliards d'euros dépensés chaque année par l'État dans le numérique. La Cour des comptes a relevé fin 2025 que ces solutions restaient sous-utilisées, y compris par les ministères qui les ont créées. L'État a construit l'alternative et ne l'utilise pas.

Le cas de la plateforme de données de santé résume la mécanique. La commission d'enquête sénatoriale a qualifié le choix de confier son hébergement à une solution soumise au droit extraterritorial américain d'erreur caractérisée, si ce n'est de faute politique, et le directeur de Microsoft France, auditionné, n'a pas pu garantir que ces données ne seraient jamais transmises sans accord de la France. La loi de mai 2024 impose la migration vers une solution souveraine ; le décret d'application se fait attendre.

Le même phénomène se retrouve chez les opérateurs. Des entreprises publiques chargées de missions critiques recourent massivement aux clouds américains pour leurs propres systèmes. Le problème n'est donc ni l'absence de doctrine, ni l'absence d'alternative, ni l'absence de loi. C'est l'écart entre ce que l'État écrit et ce que l'acheteur public signe.

03Mécanismes

Le coût de sortie, la sécurité juridique de l'acheteur, l'absence de sanction : trois raisons pour lesquelles le marché suivant ressemble toujours au précédent.

L'acheteur public n'est pas un mauvais patriote, il est un agent rationnel dans un système qui récompense la conformité et sanctionne le risque. Renouveler un marché existant ne s'explique pas, en changer s'explique longuement. Tant que cette asymétrie demeure, la doctrine restera lettre morte.

Trois mécanismes se renforcent mutuellement. Le premier est technique et rend la sortie coûteuse. Le deuxième est juridique et rend la fidélité confortable. Le troisième est institutionnel et rend l'écart sans conséquence. Ensemble, ils produisent un statu quo que ni la stratégie interministérielle ni les rapports parlementaires n'entament.

Il faut ajouter un quatrième facteur, extérieur : l'influence exercée sur la production normative elle-même. Les rapporteurs de l'Assemblée nationale ont relevé que certaines évolutions réglementaires européennes récentes reprenaient de près les contributions déposées par les grands acteurs extra-européens lors des consultations publiques. La dépendance ne se contente pas d'exister, elle se défend.

01Le coût de sortie et l'effet d'écosystème

une administration qui a basculé sa bureautique, son annuaire, sa messagerie et son stockage chez un même éditeur ne change pas de fournisseur, elle change de système d'information. Formats, intégrations et compétences des agents forment un coût de sortie qui croît chaque année où la décision est reportée.

02La sécurité juridique de l'acheteur

le droit de la commande publique protège l'acheteur qui retient l'offre la mieux-disante sur des critères mesurables, et la souveraineté n'en est pas un. Retenir un fournisseur européen plus cher expose à un recours, retenir le leader mondial n'expose à rien. Le risque personnel de l'agent est entièrement d'un côté.

03L'absence de pilotage et de sanction

la commission d'enquête sénatoriale a pointé une grande inertie de l'État et l'absence de pilotage réel de sa politique d'achat numérique. Personne n'est comptable du taux de dépendance, aucun indicateur ne le suit dans les documents budgétaires, aucune conséquence n'attache au non-respect de la doctrine.

04Recommendations

Mesurer, obliger, protéger l'acheteur : trois mesures pour que la doctrine de souveraineté numérique produise enfin des effets dans les marchés.

Aucune des mesures ci-dessous ne suppose de fermer le marché français ni d'interdire un fournisseur. Elles visent à corriger l'asymétrie qui fait qu'aujourd'hui l'acheteur public prend un risque en appliquant la doctrine de l'État et n'en prend aucun en l'ignorant.

L'ordre est délibéré. Sans mesure publiée, aucune obligation n'est contrôlable. Sans obligation, aucune protection de l'acheteur n'a d'objet. La séquence compte autant que le contenu.

Le repère de réussite existe déjà : le milliard d'euros que les députés jugent substituable. C'est une cible vérifiable, qui ne dépend d'aucune rupture technologique et qui peut être atteinte sur la durée d'une législature.

I.Publier chaque année le taux de dépendance de l'achat public numérique

imposer à l'UGAP et à la direction interministérielle du numérique la publication d'un indicateur détaillé par ministère et par catégorie d'achat, annexé au projet de loi de finances. Ce que l'on ne mesure pas publiquement ne se corrige jamais.

II.Rendre opposable la priorité aux solutions souveraines existantes

subordonner tout marché d'hébergement ou de bureautique à une justification écrite lorsque l'administration écarte une solution qualifiée SecNumCloud ou un cloud interne de l'État. L'existence de Nubo et de Pi ne sert à rien tant que ne pas les utiliser ne demande aucune explication.

III.Protéger juridiquement l'acheteur qui applique la doctrine

inscrire la sécurité d'approvisionnement et l'exposition aux lois extraterritoriales parmi les critères d'attribution expressément recevables, et couvrir l'acheteur en cas de recours. Tant que la souveraineté ne sera pas un critère opposable, elle restera une préférence sans effet juridique.

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