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2026-09-21
Dossier · Souveraineté sanitaire

Principes actifs : relocaliser la chimie pharmaceutique de base

Quatre-vingts pour cent des principes actifs consommés en Europe sont fabriqués en Asie, et la France a fermé son dernier atelier de paracétamol en 2008. Il aura fallu une pandémie, cinq ans de travaux et 120 millions d'euros pour en rouvrir un. Ce dossier remonte la chaîne du médicament jusqu'à son premier maillon, la chimie de base, montre pourquoi c'est celui-là qui a été abandonné, et chiffre ce que coûterait vraiment de le reconstruire.

01Introduction

Le médicament commence par une molécule, et cette molécule n'est plus faite ici : la souveraineté sanitaire se joue trois étages avant la boîte.

Un médicament, c'est deux choses : un principe actif, la molécule qui soigne, et une forme galénique, le comprimé ou la solution qui la rend administrable. La seconde étape est visible, employeuse, valorisée. La première est de la chimie lourde : réacteurs, solvants, effluents, autorisations environnementales. C'est elle qui détermine si un pays sait produire un médicament, et c'est elle qui a été délocalisée.

La France disposait pourtant de tout. Elle avait Rhône-Poulenc, une école de chimie fine reconnue, des plateformes intégrées à Roussillon, à Lyon, en Normandie. Elle a laissé partir la production de base vers la Chine et l'Inde entre 1990 et 2010, au motif que la valeur ajoutée était ailleurs, dans la recherche et dans la marque. Le raisonnement était financièrement juste et stratégiquement faux.

La crise sanitaire a rendu l'arbitrage visible. En 2020, la France, cinquième puissance économique mondiale, n'était pas capable de produire le principe actif de son antalgique le plus consommé. Le dernier atelier de paracétamol, exploité par Rhodia à Roussillon, avait fermé douze ans plus tôt. Le pays qui avait inventé une part de la pharmacie moderne devait négocier ses approvisionnements avec des usines de Wuxi et de l'Andhra Pradesh.

La réponse existe et elle est en cours. Le projet Phoenix de Seqens rouvre à Roussillon une unité de 10 000 tonnes par an, adossée à des engagements d'achat d'Opella et d'UPSA. C'est une réussite, et c'est aussi la mesure du problème : il a fallu cinq ans, un plan d'État et un procédé breveté pour relocaliser une seule molécule. Il en reste plusieurs centaines.

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opérations de cession vers des acquéreurs américains entre 2015 et 2025

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milliards d'euros de valeur cumulée d'actifs cédés sur la période

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emplois concernés en France au moment des opérations

02Constat

Une politique de relocalisation qui traite les symptômes : on subventionne des molécules une par une, sans reconstruire la filière qui les porte.

L'action publique existe, et elle produit des résultats. Quatorze projets de relocalisation de médicaments essentiels ont été retenus au titre de France 2030, pour près de 50 millions d'euros de financements publics et environ 300 millions d'euros d'investissements industriels. Le paracétamol revient à Roussillon, des capacités d'antibiotiques et d'anticancéreux sont renforcées. Ce n'est pas rien.

Rapporté à l'enjeu, l'ordre de grandeur ne suit pas. Trois cents millions d'euros d'investissement industriel représentent moins de trois usines de chimie fine, quand la liste des médicaments d'intérêt thérapeutique majeur en compte plusieurs milliers. La politique procède par appel à projets, molécule par molécule, en réaction aux pénuries constatées. Elle répare, elle ne reconstruit pas.

Le choix des molécules obéit d'ailleurs à la visibilité politique autant qu'à la criticité médicale. Le paracétamol est le médicament le plus connu des Français, ce qui en fait un symbole utile, mais il n'est pas le plus difficile à substituer en cas de rupture. Des anti-infectieux, des dérivés du sang et des anticancéreux injectables présentent des risques bien supérieurs et une couverture médiatique nulle.

Surtout, la relocalisation d'un principe actif ne dit rien de l'amont. L'unité de Roussillon fabriquera le paracétamol, mais son précurseur chimique restera longtemps produit hors d'Europe. On déplace la frontière de la dépendance d'un cran vers l'amont sans la supprimer. Une souveraineté pharmaceutique réelle suppose de remonter jusqu'aux intermédiaires de synthèse et aux solvants, c'est-à-dire de reconstruire une chimie de base que la France a aussi laissé partir.

03Mécanismes

Le prix administré, la charge environnementale, la disparition des compétences : trois raisons pour lesquelles aucun industriel ne revient spontanément.

La délocalisation de la chimie pharmaceutique n'a pas été décidée, elle a été subie étape par étape, chaque fermeture étant individuellement rationnelle. Trois mécanismes continuent aujourd'hui de rendre le retour économiquement défavorable, et aucun ne se corrige par une subvention ponctuelle.

Ils s'enchaînent. Un prix de vente contraint interdit d'absorber un coût de production plus élevé. Un coût de production plus élevé tient en partie à des exigences environnementales que l'Asie n'applique pas. Et l'absence prolongée de production sur le territoire fait disparaître les opérateurs, les ingénieurs procédés et les autorisations de site, ce qui renchérit encore toute réouverture.

Le cas Seqens montre la sortie possible, et son prix. Le projet n'a tenu que parce que trois conditions ont été réunies simultanément : un procédé innovant réduisant l'écart de compétitivité, une subvention publique couvrant 30% de l'investissement, et des engagements d'achat pluriannuels de la part des laboratoires clients. Retirez l'une des trois, le projet ne se fait pas.

01Le prix du médicament générique, fixé pour être bas

le prix des médicaments matures est administré et révisé à la baisse. Un fabricant qui produit en France supporte un coût supérieur sans pouvoir le répercuter. La politique de maîtrise des dépenses de santé finance ainsi, sans le dire, la délocalisation de la production.

02L'asymétrie environnementale et réglementaire

la chimie de base produit des effluents et suppose des installations classées. Les délais d'autorisation se comptent en années en France, et les normes appliquées y sont sans commune mesure avec celles des bassins chimiques asiatiques. L'écart de coût n'est pas un écart de productivité, c'est un écart d'exigence collective, jamais assumé comme tel.

03L'érosion des compétences et des sites

quand un atelier ferme, l'équipe se disperse et l'autorisation d'exploitation s'éteint. Vingt ans plus tard, il ne s'agit plus de rouvrir mais de recréer : nouveau procédé, nouvelle équipe, nouveau dossier. Le coût du retour croît avec le temps passé depuis le départ.

04Recommendations

Cartographier l'amont, payer la souveraineté dans le prix, garantir la demande : trois conditions pour passer du sauvetage de molécules à une politique de filière.

Relocaliser la chimie pharmaceutique de base coûte plus cher qu'importer, et c'est précisément pour cela que la question n'avance pas : personne n'a accepté de nommer le surcoût ni de désigner qui le paie. Tant que l'arbitrage reste implicite, il se tranche par défaut en faveur de l'importation.

L'expérience Seqens fournit pourtant le modèle. Elle montre qu'un projet devient viable lorsque l'innovation réduit l'écart de coût, que la puissance publique partage le risque technologique et que les clients s'engagent sur la durée. Ce triptyque est reproductible, à condition d'être érigé en doctrine plutôt que réinventé à chaque dossier.

Les trois mesures qui suivent sont classées par ordre de faisabilité. La première relève de l'instruction administrative et peut être engagée immédiatement. La dernière suppose de toucher à la politique du prix du médicament, donc à un arbitrage entre dépense de santé et sécurité d'approvisionnement que seul le pouvoir politique peut rendre.

I.Cartographier la dépendance jusqu'au précurseur

établir, pour chaque médicament d'intérêt thérapeutique majeur, la localisation du principe actif mais aussi celle des intermédiaires de synthèse et des solvants critiques. Une cartographie qui s'arrête au principe actif donne une fausse assurance : elle déclare souveraine une production dont l'amont reste chinois.

II.Garantir la demande par des engagements d'achat pluriannuels

conditionner le soutien public à des contrats d'approvisionnement de sept à dix ans entre le fabricant et les laboratoires clients, sur le modèle des engagements d'Opella et d'UPSA. Sans visibilité sur les volumes, aucune unité de chimie de base ne s'amortit.

III.Intégrer le lieu de production dans le prix du médicament

créer, dans la fixation du prix des médicaments matures, une majoration explicite pour les produits dont le principe actif est fabriqué en Europe. La sécurité d'approvisionnement est un service rendu au système de santé ; tant qu'elle n'est pas rémunérée, elle ne sera pas produite.

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