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2026-09-21
Dossier · Souveraineté technologique

Quantique : la France a l'avance scientifique, pas encore l'avance industrielle

Un prix Nobel de physique en 2022, plus de six cents publications, cinq entreprises capables de construire un ordinateur quantique : sur le terrain de la science, la France joue dans le premier cercle mondial. En mars 2026, son champion le plus avancé annonçait pourtant son projet de cotation au Nasdaq. Ce dossier examine l'écart entre une avance scientifique réelle et une filière industrielle qui n'existe pas encore, et ce qu'il faudrait pour que la seconde rattrape la première avant que la première ne serve à quelqu'un d'autre.

01Introduction

Nous savons faire les qubits, nous ne savons pas encore faire les entreprises : l'avance se mesure en publications, la souveraineté se mesure en capital.

L'informatique quantique n'est pas une amélioration de l'informatique existante, c'est un autre régime de calcul. Certaines classes de problèmes hors d'atteinte des supercalculateurs actuels, en chimie moléculaire, en optimisation ou en cryptanalyse, deviendraient traitables. La conséquence la plus immédiate est défensive : une machine suffisamment puissante fragiliserait les systèmes de chiffrement qui protègent aujourd'hui les paiements, les messageries et les communications d'État.

La France y est arrivée par la science, et par une science ancienne. L'école française d'optique quantique, dont les travaux sur l'intrication ont valu à Alain Aspect le prix Nobel de physique en 2022, a formé les chercheurs qui ont fondé les entreprises d'aujourd'hui. Cette antériorité n'a pas été achetée, elle a été héritée de quarante ans de recherche fondamentale financée sans application immédiate.

L'État a converti cet héritage en stratégie. Le plan quantique annoncé en janvier 2021 a mobilisé 1,8 milliard d'euros d'engagement public et privé sur cinq ans, et un milliard supplémentaire a été engagé en mai 2026 pour la période 2026-2030. Trois ordinateurs quantiques sont installés au Très Grand Centre de Calcul du CEA, la formation a été élargie, cinq entreprises françaises visent une machine tolérante aux fautes. Peu de pays peuvent en dire autant.

Le verrou est ailleurs. Construire un prototype relève du laboratoire ; construire une filière suppose des capitaux longs, des clients, une chaîne d'approvisionnement et une capacité de production. Sur ces quatre points, la France dépend d'acteurs qu'elle ne contrôle pas. Ce dossier mesure cet écart et pose la question qui décidera de tout : qui détiendra les entreprises françaises du quantique au moment où la technologie deviendra rentable ?

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opérations de cession vers des acquéreurs américains entre 2015 et 2025

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milliards d'euros de valeur cumulée d'actifs cédés sur la période

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emplois concernés en France au moment des opérations

02Constat

Une filière qui dépend de crédits temporaires et de capitaux étrangers : la France finance l'amorçage, d'autres financeront l'industrialisation.

La Cour des comptes a livré en 2026 un constat en demi-teinte : l'écosystème de start-up est prometteur, l'argent public est bien géré, mais il ne constitue pas une ressource pérenne. L'essentiel provient de crédits temporaires du plan France 2030, sans garantie de continuité au-delà de leur horizon. Une politique industrielle qui dépend d'un plan à durée déterminée ne construit pas une filière, elle finance une période.

Le calendrier est le problème central. Le quantique ne générera pas de revenus significatifs avant plusieurs années, alors que les besoins en capital croîtront précisément pendant cette période : passage du prototype à la machine, industrialisation des composants, sécurisation des approvisionnements. C'est le moment où le financement européen disparaît et où le capital américain, lui, est disponible.

Les signaux sont déjà là. Pasqal, entreprise la plus avancée de l'écosystème français, a annoncé en mars 2026 un projet de cotation au Nasdaq par fusion avec un SPAC, sur une valorisation de deux milliards de dollars. La décision est économiquement compréhensible : la liquidité et les comparables sont là-bas. Elle signifie néanmoins que la structure de détention d'une technologie développée avec de l'argent public français bascule vers des actionnaires américains.

S'y ajoute une dépendance matérielle rarement évoquée. Un ordinateur quantique suppose des cryostats, des lasers de haute précision, de l'hélium 3, des électroniques de contrôle et des substrats de silicium enrichi. Plusieurs de ces composants n'ont qu'un ou deux fournisseurs mondiaux, aucun français pour certains. Une machine assemblée en France dont tous les organes critiques sont importés n'est pas une machine souveraine.

03Mécanismes

L'écart de capital, l'absence de client, la chaîne d'approvisionnement invisible : trois raisons pour lesquelles l'avance scientifique ne devient pas une avance industrielle.

Le passage du laboratoire à l'usine est le moment où les technologies de rupture changent de main. Il ne dépend pas de la qualité de la science mais de la disponibilité de capitaux tolérants au risque, de commandes qui absorbent les premières séries, et d'une base de fournisseurs de rang 2 et 3. Sur ces trois plans, la France est structurellement désavantagée.

Ces mécanismes ne sont pas propres au quantique. Ils ont déjà opéré sur les semi-conducteurs, la photonique, la biotechnologie et l'intelligence artificielle. À chaque fois, la recherche a été française, l'amorçage public, et la capture de valeur étrangère. Le quantique a ceci de particulier que la fenêtre est encore ouverte, et étroite.

La réponse publique en a pris acte sur un point au moins : le doublement du financement des marchés de défense de PROQCIMA et le relèvement de l'objectif à 1 024 qubits logiques dès 2032 mobilisent explicitement la commande publique comme levier. C'est le seul des trois mécanismes que l'État traite aujourd'hui frontalement.

01Le mur de capital de l'industrialisation

les levées françaises se comptent en dizaines ou en centaines de millions d'euros, quand le passage à l'échelle en demandera des milliards sur une décennie sans revenus. Le capital-risque européen n'a ni la taille ni l'horizon requis, ce qui rend la cotation à New York ou l'entrée d'un investisseur stratégique étranger presque mécanique.

02L'absence de premier client récurrent

une technologie émergente ne survit pas sans un acheteur prêt à payer un produit imparfait. Aux États-Unis, les agences fédérales et les grands groupes technologiques jouent ce rôle. En France, la commande publique quantique existe mais reste concentrée sur la défense et la recherche, sans relais dans les grands opérateurs civils.

03La chaîne d'approvisionnement invisible

cryogénie, lasers, hélium 3, électronique de contrôle, silicium enrichi. Ces composants font l'objet de monopoles ou de duopoles mondiaux et ne sont ni cartographiés ni financés comme des actifs stratégiques. Une rupture sur l'un d'eux arrêterait la filière entière, quel que soit le niveau scientifique atteint.

04Recommendations

Financer la durée, acheter avant que ça marche, verrouiller le capital : trois conditions pour que l'ordinateur quantique français reste français.

La question n'est plus de savoir si la France sait faire du quantique : elle sait. Elle est de savoir si les entreprises qui portent cette compétence seront encore contrôlées depuis la France le jour où la technologie deviendra rentable. Cette question-là ne se règle pas par un appel à projets supplémentaire.

Le temps disponible est court. Les décisions d'actionnariat se prennent maintenant, au moment où les entreprises lèvent les capitaux de leur industrialisation. Une fois la structure de détention basculée, aucune politique publique ne la ramène.

Les trois mesures ci-dessous répondent chacune à l'un des mécanismes identifiés. Elles supposent toutes de sortir de la logique du plan à durée limitée, dont la Cour des comptes a montré qu'elle était le principal point faible du dispositif français.

I.Substituer un financement pérenne aux crédits de plan

inscrire le soutien à la filière quantique dans un véhicule à horizon décennal plutôt que dans des crédits France 2030 à échéance. Une entreprise qui doit financer dix ans de développement ne peut pas construire son plan sur une enveloppe dont la reconduction se décide tous les cinq ans.

II.Étendre la commande publique au-delà de la défense

engager les grands opérateurs publics et les administrations à forte intensité de calcul à acheter du temps machine et des cas d'usage quantiques, sur le modèle de PROQCIMA. Le premier client d'une technologie de rupture est presque toujours public ; encore faut-il qu'il ne soit pas que militaire.

III.Conditionner le soutien public au maintien du contrôle

assortir les financements accordés aux entreprises de la filière d'engagements sur la localisation de la production, la propriété intellectuelle et l'accord préalable en cas de changement de contrôle. L'argent public a financé le risque scientifique ; il est légitime qu'il préserve la contrepartie.

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