Qui détient le CAC 40 : radiographie de l'actionnariat de nos champions
Fin 2024, les non-résidents détenaient exactement la moitié du capital des sociétés françaises du CAC 40, soit 1 083 milliards d'euros sur 2 165 milliards de capitalisation. Cinq membres de l'indice ont déjà leur siège social hors de France. Ce dossier prend au sérieux un chiffre que l'on cite sans l'analyser : qui sont ces actionnaires, quel pouvoir leur donne réellement cette détention, et à partir de quel seuil la question cesse d'être financière pour devenir politique.
La moitié de nos champions appartient à l'extérieur : encore faut-il savoir ce que détenir veut dire.
Le chiffre est établi et il est officiel. Selon la Banque de France, les non-résidents détenaient 50% du capital des 35 sociétés du CAC 40 dont le siège est en France à fin 2024, en légère hausse par rapport à 2023. Ce niveau est stable depuis plusieurs années autour de la moitié, après avoir progressé pendant deux décennies. Ce n'est pas un accident conjoncturel, c'est un régime.
La géographie de ces actionnaires importe autant que leur poids. Les détenteurs non-résidents provenaient principalement de la zone euro, à hauteur de 40%, et des États-Unis, à hauteur de 34%. La part américaine a progressé régulièrement depuis 2020. Un actionnaire de la zone euro et un actionnaire américain n'exposent pas au même risque juridique ni au même alignement stratégique, et l'agrégat « non-résidents » masque cette différence.
La nature de la détention nuance le tableau. Près de 93% de ces avoirs relèvent de l'investissement de portefeuille, c'est-à-dire de participations individuelles inférieures à 10% du capital, contre 7% seulement d'investissements directs. La moitié du CAC 40 n'est donc pas détenue par des puissances étrangères, elle est détenue par des gestionnaires d'actifs mondiaux, pour le compte d'épargnants dispersés.
Cette nuance affaiblit l'alarmisme sans dissiper le problème. Un capital atomisé mais majoritairement étranger produit trois effets bien réels : les dividendes sortent du pays, les décisions de gouvernance dépendent de gestionnaires soumis à leurs propres régulateurs, et aucune résistance actionnariale ne se forme en cas d'offre hostile. Le problème n'est pas l'existence d'actionnaires étrangers, c'est l'absence d'actionnaires français en face.
opérations de cession vers des acquéreurs américains entre 2015 et 2025
milliards d'euros de valeur cumulée d'actifs cédés sur la période
emplois concernés en France au moment des opérations
Ce n'est pas une conquête étrangère, c'est une abstention française : le capital national ne s'est pas fait prendre, il ne s'est pas présenté.
Le récit de la dépossession est trompeur. Les non-résidents ont acheté pour 3,3 milliards d'euros nets d'actions du CAC 40 en 2024, ce qui reste marginal au regard d'une capitalisation de plus de 2 100 milliards. La détention étrangère à 50% ne résulte pas d'une vague d'acquisitions, elle résulte de vingt ans pendant lesquels les investisseurs français n'ont pas suivi la croissance de la capitalisation.
La cause est celle du dossier précédent : une épargne française abondante mais placée en produits de taux, et des institutionnels nationaux réglementairement détournés des actions. Quand les entreprises françaises émettent du capital, les acheteurs disponibles sont étrangers. Le taux de détention n'est pas la cause du problème, il en est la mesure.
Le hors CAC 40 confirme le diagnostic. La détention non-résidente des sociétés cotées françaises hors indice phare s'établit autour de 32%, très en deçà des 50% du CAC 40. Plus une entreprise est grande, liquide et internationale, plus son capital est étranger. Ce n'est pas une anomalie française, c'est la mécanique des indices mondiaux : au-delà d'une certaine taille, une entreprise cotée appartient au marché mondial.
Reste un point que l'indice ne dit pas. Cinq sociétés du CAC 40 sont exclues de cette statistique parce que leur siège social est établi à l'étranger. Airbus, ArcelorMittal, STMicroelectronics, Eurofins Scientific et Stellantis figurent dans l'indice de référence de la Bourse de Paris sans être juridiquement françaises. L'indicateur que le pays utilise pour mesurer la santé de ses champions inclut donc des entreprises qui ne sont plus les siennes.
L'absence d'investisseur institutionnel national, la mécanique de la gestion indicielle, l'écart de valorisation : trois raisons pour lesquelles le capital part et ne revient pas.
Trois mécanismes expliquent que la part française du capital de nos grandes entreprises ne remonte pas, quelle que soit la conjoncture. Aucun ne relève d'une stratégie hostile : ce sont des effets de structure, ce qui les rend d'autant plus difficiles à inverser.
Le premier est le plus déterminant. La France n'a jamais construit l'équivalent des grands fonds de pension anglo-saxons ou du fonds souverain norvégien, faute d'un système de retraite par capitalisation. Ses institutionnels gèrent de la dette, pas des actions. Il n'existe donc aucune contrepartie nationale de taille suffisante face aux gestionnaires mondiaux.
Le troisième mécanisme, l'écart de valorisation, agit sur les entreprises elles-mêmes plutôt que sur leurs actionnaires. Une entreprise française durablement moins bien valorisée que ses comparables américaines devient une cible attractive, et ses dirigeants sont conduits à envisager une cotation ou un siège ailleurs. Les cinq sociétés du CAC 40 dont le siège est déjà à l'étranger indiquent la direction de ce mouvement.
01L'absence d'investisseur institutionnel national de taille
sans régime de retraite par capitalisation, la France ne dispose d'aucun fonds de pension domestique comparable à ceux qui détiennent les grandes entreprises américaines, britanniques ou néerlandaises. Les acheteurs structurels d'actions françaises sont étrangers parce qu'il n'existe pas d'acheteur structurel français.
02La mécanique de la gestion indicielle
la majorité des avoirs non-résidents sont des participations passives inférieures à 10%, détenues par des gestionnaires qui répliquent des indices mondiaux. Ces actionnaires n'ont pas de projet industriel, votent selon des politiques standardisées et arbitrent selon des critères globaux. L'entreprise perd un actionnaire de référence sans gagner d'adversaire identifiable.
03L'écart de valorisation et la fuite des sièges
une décote persistante des actions européennes face aux américaines renchérit le coût du capital des entreprises françaises et rend rationnels le transfert de siège, la double cotation ou la fusion sous pavillon étranger. Cinq membres actuels du CAC 40 ont déjà leur siège hors de France.
Créer l'actionnaire français qui manque, publier la nationalité du capital, protéger le siège plutôt que l'action : trois leviers réalistes.
Aucune politique ne ramènera la détention non-résidente du CAC 40 sous les 30%, et ce n'est pas l'objectif. Une grande entreprise cotée a vocation à avoir des actionnaires internationaux, et la France ne gagnerait rien à dissuader les capitaux étrangers d'entrer. L'objectif est d'éviter la situation actuelle, où aucun actionnaire durablement français ne pèse face à eux.
Il faut aussi déplacer la cible. Ce qui détermine la souveraineté économique réelle n'est pas le pourcentage d'actions détenu à l'étranger, mais la localisation du siège, des centres de décision, de la recherche et des fonctions stratégiques. Une entreprise détenue à 60% par des non-résidents mais dirigée depuis Paris reste un actif national ; l'inverse n'est pas vrai.
Les trois mesures ci-dessous suivent cette logique. La première s'attaque à la cause, la deuxième à l'information, la troisième à ce qui compte vraiment. Aucune ne repose sur une restriction à l'entrée des capitaux étrangers.
I.Constituer un actionnariat institutionnel français de long terme
orienter une fraction de l'épargne retraite et de l'épargne salariale vers un ou plusieurs véhicules dédiés aux actions françaises et européennes, dotés d'un mandat de détention longue et d'une politique de vote assumée. C'est la seule mesure qui traite la cause plutôt que le symptôme.
II.Publier annuellement la nationalité du capital et des droits de vote
étendre l'obligation de transparence des sociétés cotées à la répartition géographique de leur actionnariat et de leurs droits de vote réellement exercés en assemblée générale. La détention se mesure déjà ; le pouvoir effectivement exercé ne se mesure pas.
III.Déplacer la protection du capital vers le siège et les fonctions stratégiques
conditionner les avantages publics majeurs, crédit d'impôt recherche et soutiens France 2030 notamment, au maintien en France du siège social, de la direction opérationnelle et de la recherche. Ce qui doit être défendu n'est pas la ligne de l'indice, c'est le centre de décision.